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L’Europe face à un tournant mémoriel majeur

Il existe en Europe un terreau fertile pour implanter un Institut d’étude et de recherche des mémoires, non seulement du fait de la richesse et de la pluralité mémorielles qui caractérisent le continent, mais aussi parce que les sociétés européennes, et l’Europe en tant qu’entité, sont confrontées aujourd’hui à un tournant mémoriel crucial. Les conséquences politiques, culturelles et sociales de cette césure font partie des enjeux du présent et posent des défis majeurs pour l’avenir. Elles touchent aux principes constitutifs mêmes de l’identité commune européenne, à savoir le respect de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’État de droit et les droits humains. D’où l’intérêt d’appréhender et d’analyser la portée des phénomènes mémoriels qui influent sur notre époque. Immanquablement, les pratiques politiques contemporaines, y compris les processus de décisions politiques, sont influencés par la manière de se souvenir du passé.

De nos jours, les piliers de la mémoire commune européenne d’après-guerre connaissent un processus d’érosion. Au lendemain du conflit mondial, ces piliers ont été le souvenir de la guerre et celui de la résistance active contre le nazisme et le fascisme. La fin du siècle dernier a vu évoluer ce paradigme mémoriel unifiant. Dans l’Europe occidentale, la mémoire du génocide des Juifs a acquis le statut d’événement fondateur dans la mémoire collective. Le souvenir de la Shoah et celui des résistances contre l’occupant nazi ont été érigés en appels permanents à la défense des droits humains et la démocratie.

Dans les sociétés postcommunistes de l’Europe centrale et orientale, la reconstruction des mémoires collectives après le tournant de 1989 a suivi un parcours en partie différent, axé aussi sur la condamnation du passé communiste et de l’oppression totalitaire qui en découlait. Au début des années 2000, l’élargissement de l’UE vers l’Est a motivé la réélaboration d’une politique mémorielle commune aux deux zones du continent. Le modèle offert par l’Allemagne réunifiée a suggéré une démarche visant à introduire, d’une part, la promotion de la mémoire de la Shoah et, d’autre part, l’appel contre les totalitarismes de toute espèce.

Cependant, les efforts déployés par les institutions européennes et par les pays membres visant à favoriser une mémoire partagée se sont heurtés et se heurtent encore à deux ordres de difficultés. D’abord, la résurgence de revendications nationalistes, s’appuyant sur les nouveaux phénomènes migratoires et sur la globalisation pour justifier une défense d’identités nationales représentées comme menacées. Ensuite, des processus de recharge et de manipulations mémorielles tendant à réhabiliter des politiques liberticides, antidémocratiques, réactionnaires, voire des ambitions expansionnistes.

 

Pour une histoire globale des mémoires

La conception nationaliste de l’histoire a largement démontré ses limites et ses écueils, les régimes autoritaires et totalitaires sous différents labels idéologiques qui s’en sont emparés en ont fait l’illustration. Cependant, encore aujourd’hui, les lectures partielles du passé sont utilisées comme un levier politique pour nourrir des discours identitaires hostiles au multiculturalisme ou à d’autres pays. Une histoire qui prenne en compte la nature dissonante et souvent conflictuelle de l’histoire européenne, de même que l’importance des influences transnationales (par exemple sur le plan culturel), est de nature à mettre en relief, dans un respect mutuel, la mémoire des uns et des autres, et de favoriser ainsi le dépassement des perspectives purement autoréférentielles concernant le passé. De là, l’utilité de projets scientifiques innovants et de stratégies pédagogiques pionnières, visant à mettre en exergue la complexité et l’interdépendance de l’histoire européenne. De là, également, l’importance d’une histoire transnationale, voire globale, des conquêtes démocratiques au sens large (libertés publiques, égalité, droits des femmes, droits des minorités, antiracisme, etc.). Ouvrir un espace de dialogue entre les mémoires nationales, analyser les guerres mémorielles et les dénis de mémoire qui marquent notre temps sont des étapes primordiales pour prendre conscience des diversités existantes, mais aussi d’un patrimoine commun.

Dans les dernières décennies, les nouvelles technologies ont permis une démultiplication des usages publics du passé. Il en découle une démocratisation des mémoires collectives présentes dans l’espace public et leur rayonnement au-delà des frontières nationales. Cet aspect, indéniablement positif, est cependant contrebalancé par une plus large diffusion de faux historiques et d’abus de mémoire susceptibles de conditionner la vie démocratique et les rapports entre États. Aborder la thématique de la mémoire aujourd’hui implique aussi de mener une réflexion sur les dispositifs à mettre en place pour favoriser l’accès d’un vaste public aux avancées de l’historiographie la plus rigoureuse et pour faire évoluer la pédagogie de la mémoire dans le contexte de sociétés multiculturelles et interconnectées.     

L’Europe est aussi dans le monde. L’histoire du colonialisme européen a cessé d’être triomphante, et l’approche mémorielle y a considérablement contribué. Ces efforts doivent être prolongés. Reconnaître la mémoire de l’autre, c’est créer la base de rapports de solidarité, de collaboration et de coopération internationale. Accueillir les représentations du passé dans leur diversité, sans les hiérarchiser, c’est créer les conditions d’une plus forte cohésion au sein de nos sociétés.

 

Mémoire et engagement démocratique

Faire connaître la fragilité des conquêtes démocratiques et des acquis sociaux, et souligner leur dimension historique est le propre d’une pédagogie de la mémoire qui doit se traduire par un effort constant de rappel des valeurs démocratiques, de leur promotion et de leur défense dans nos sociétés. L’Université Libre de Bruxelles et l’Université de Liège sont pleinement engagées sur ce terrain. C’est l’un des fondements de leur raison d’être et l’une des principales missions qu’elles ont poursuivies au fil des décennies, avec cohérence et détermination.

Nous vivons une époque marquée par la montée en puissance de mouvements politiques extrémistes, populistes et nationalistes. De nouvelles formes de discrimination, d’exploitation et de violence remplacent les anciennes, ou s’ajoutent à elles. Internet a offert des possibilités inconnues aux générations précédentes, que ce soit dans les domaines de l’information, de la recherche, de la communication ou de l’économie. Il est cependant évident que cette révolution technologique a introduit aussi des distorsions significatives dans le débat et dans le jeu démocratique. Les automatismes propres au fonctionnement des réseaux sociaux et des moteurs de recherche diffusent désormais des informations largement filtrées — voire déformées — et personnalisées, dont l’effet, révélé par des enquêtes scientifiques pointues, est de confirmer et de renforcer les idées, les attentes et les préjugés de chaque utilisateur. D’où une radicalisation des positions, une polarisation des opinions qui découragent le dialogue, la compréhension réciproque et le développement de la pensée critique.

Face à ces phénomènes, la mémoire est appelée à jouer un rôle dynamique de défense et d’extension des conquêtes civiles, sociales, politiques et culturelles qui nous ont été léguées par une longue évolution historique. Mais l’amnésie, le présentisme ambiant, ainsi que la manipulation des mémoires individuelles et collectives, forment en effet le socle sur lequel s’appuient les nouvelles menaces qui pèsent sur les principes de respect de la vie humaine et de liberté individuelle. Il en va de même pour la permanence d’anciennes formes de discrimination et d’inégalité (à l’égard des femmes, des minorités, etc.), et pour les nouveaux déséquilibres socioculturels qui traversent nos sociétés. Rappeler un passé de combats civils et politiques, de conquêtes payées au prix d’immenses sacrifices, un passé fait d’avancées et de régressions, d’expériences historiques divergentes et de violences, est d’une importance primordiale pour nourrir un débat public et une réflexion critique sur l’essence profonde de la démocratie. L’exercice d’une citoyenneté active et responsable repose nécessairement sur ces bases. La mémoire est un outil indispensable à la compréhension des risques auxquels la démocratie est perpétuellement confrontée. La mémoire signale que les mécanismes du système représentatif peuvent faire l’objet d’usages détournés de la part de mouvements antidémocratiques et antiparlementaires. La mémoire met en exergue les éléments qui peuvent assurer la conservation des démocraties. Elle signale, aussi, ceux qui peuvent en favoriser la vitalité.    

L’Institut aura parmi ses missions celle d’analyser le rôle des représentations du passé dans nos sociétés. Les attributions de sens à ce passé, ses usages politiques, les appropriations dont il fait l’objet, les omissions et les simplifications qui peuvent en altérer la perception, l’enjeu moral de la transmission de la mémoire au fil des générations, et, enfin, l’appréhension de la mémoire de l’« autre » comme instrument d’éducation à la citoyenneté mondiale et à l’interculturalisme forment autant de questions et d’objectifs qui seront ou cœur des préoccupations de l’Institut. 

updated on 26/11/2025
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